Cette question m’a été adressée par une internaute résidant à Belfort, qui a trouvé le blog au gré de ses pérégrinations sur internet. Rue de Marseille, rue de Strasbourg et même rue de Mexico : Bordeaux compte quelques noms de rues se réfèrant à une autre ville française ou étrangère. Mais pourquoi s’échiner à baptiser ainsi rues, avenues et boulevards alors que l’histoire locale regorge d’évènements et de personnalités dignes d’être consacrés par la postérité ? C’est précisément là que la grande Histoire et les sensibilités politiques se rejoignent, car le choix du nom d’une voie n’est pas qu’une simple nécessité administrative…

Si vous vous êtes déjà posé une question en rapport avec l’histoire de Bordeaux et que la réponse vous manque toujours, rendez-vous à la fin de l’article !

La rue de Belfort fait référence à un épisode de la guerre franco-allemande de 1870-1871. Ce conflit opposa, dans le cadre de la lutte pour l’unité allemande menée par le chancelier Otto von Bismarck, la France à une coalition d’États allemands entre le 19 juillet 1870 et le 28 janvier 1871.
D’emblée, les atouts militaires de la France apparurent insuffisants face une armée prussienne de quatre cent mille hommes en première ligne dotés d’équipements modernes. En effet, même si l’infanterie française disposait d’excellents fusils, l’artillerie dut se contenter d’un matériel de qualité inférieure. En outre, le haut commandement ne remplissait que médiocrement son rôle en s’en remettant à la valeur de ses soldats : deux cent soixante dix mille hommes seulement, mal approvisionnés qui plus est.

Fleury Chenu, Les Trainards, effet de neige
Fleury Chenu, Les Trainards, effet de neige, 1870, Paris, musée d’Orsay. Source : Wikimedia Commons

Tandis que les trois armées déployées par la Prusse en Lorraine et en Alsace privilégiaient l’offensive à outrance afin d’atteindre Paris, les corps d’armée français étalés en cordon de Thionville à Belfort demeurèrent sur la défensive. Les troupes du maréchal de Mac-Mahon essuyèrent inévitablement leur première débâcle dans le Bas-Rhin dès le 4 août 1870. Face à la multiplication des revers subis par la France, l’empereur Napoléon III ordonna la retraite des restes de l’armée de Mac-Mahon sur Châlons afin de couvrir Paris. Une armée reformée de cent vingt mille hommes s’apprêtait à prendre la direction de la capitale lorsque le nouveau ministre de la Guerre, Charles Guillaume Cousin-Montauban, lui ordonna de tenter une offensive pour rejoindre l’armée de Lorraine combattant à Metz. L’armée de Châlons fut alors prise en tenaille par les forces allemandes ; l’armée de Lorraine, l’empereur en tête, se vit rejetée à Sedan, où elle dut capituler le 2 septembre. Les troupes impériales étaient désormais hors de combat.

Le champ de bataille de Sedan
Le champ de bataille de Sedan : la grande rue à Bazeilles, 1870, Paris, musée de l’Armée

Le désastre de la bataille de Sedan, au cours de laquelle Napoléon III fut fait prisonnier, entraîna non seulement la déchéance du souverain à Paris, mais la proclamation de la République le 4 septembre 1870. Le gouvernement de défense nationale qui se mit alors en place, sous la présidence du général Trochu, décida néanmoins la poursuite de la guerre. Le 7 octobre, le ministre de l’Intérieur Léon Gambetta quitta Paris en ballon afin d’organiser la défense nationale depuis Tours : six cent mille hommes supplémentaires furent mobilisés et équipés d’armes achetées à l’étranger.

Puvis de Chavannes, Le Ballon
Pierre Puvis de Chavannes, Le Ballon, 1870, Paris, musée d’Orsay

Toutefois, les efforts pour épargner Paris à tout prix furent abandonnés après la perte d’Orléans le 5 décembre. La défense héroïque du gouverneur de la place de Belfort, Pierre Philippe Denfert-Rochereau, permit de conserver la ville à la France : pendant cent trois jours, la garnison belfortaine de quinze mille hommes tint tête aux quarante mille soldats du général prussien August von Werder. La résistance de Denfert-Rochereau sauva la France d’une humiliation totale et lui valut le surnom de « lion de Belfort ».

La guerre s’éteignit progressivement après la signature de l’armistice le 26 janvier 1871 dans un Paris assiégé depuis quatre mois. Dix jours plus tôt, le roi de Prusse Guillaume Frédéric Louis de Hohenzollern était couronné premier empereur allemand à Versailles, sous les ors de la monarchie française, devenant ainsi Guillaume Ier. Le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, entérina l’annexion de l’Alsace et de Metz, ainsi qu’une large occupation du territoire national. Mais le refus opposé par la capitale française au gouvernement de l’époque fut l’un des facteurs du déclenchement de la Commune.

La proclamation de l’empire allemand
Anton von Werner, La Proclamation de l’empire allemand, 1885, Friedrichsruh, Bismarck Museum

Dans le domaine des arts, la cruauté de la défaite fut parfois convertie en exaltation du sentiment patriotique — voire en désir de revanche. L’idéalisme exaspéré se devait de compenser l’abattement moral, en mettant en scène des actes d’héroïsme à la tonalité dramatique.

Ernest Meissonnier, Le Siège de Paris
Ernest Meissonnier, Le Siège de Paris, 1870, Paris, musée d’Orsay

Parmi toutes les productions artistiques du dernier tiers du XIXe siècle destinées à exorciser le traumatisme, une œuvre détone par l’intention de son auteur : le Lion de Belfort, du sculpteur alsacien Auguste Bartholdi (1875-1880). Édifié au pied de la falaise de la citadelle de Belfort, l’animal couché, prêt à se dresser, tient sa patte posée sur une flèche qu’il vient d’arrêter. Pour Bartholdi, lui-même engagé dans la guerre de 1870 comme aide de camp du général Garibaldi, « le sentiment exprimé dans l’œuvre doit surtout glorifier l’énergie de la défense. Ce n’est ni une victoire ni une défaite qu’elle doit rappeler. »

Auguste Bartholdi, Lion de Belfort
Auguste Bartholdi, Lion de Belfort, 1875-1880. Source : Wikimedia Commons

Pour cela, nous pouvons compter sur les noms de rues : leur histoire nous éclaire sur le rapport que nous entretenons avec les évènements marquants du passé. En effet, à Bordeaux, les premières célébrations d’un personnage illustre ou d’un fait historique par le biais d’un nom de rue datent du début du XVIIe siècle. Cette coutume prendra une ampleur inédite au XIXe siècle et plus encore après les Première et Seconde Guerres mondiales. Au lendemain de la Grande Guerre, les boulevards et les cours de Bordeaux furent renommés en hommage aux héros de « la der des der » et leurs victoires ; de même, le temps des résistants et des compagnons de la Libération vint sous le mandat de Jacques Chaban-Delmas. Le changement de nom de la rue Mériadeck, devenue rue de Belfort, illustre bien cette volonté d’exalter la victoire militaire — ou la défaite héroïque — en vue d’affermir un patriotisme ébranlé par de lourdes pertes humaines (près de cent trente-neuf mille morts dans les rangs français) et territoriales.

Vous aussi vous vous posez régulièrement des questions sur l’histoire de Bordeaux ? N’hésitez pas à me les soumettre par mail : si je parviens à percer le mystère, les réponses seront publiées sur le blog !

Pour en savoir plus

Je vous renvoie à l’article sur l’histoire des noms de rues de Bordeaux, du Moyen Âge au XXe siècle.

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8 Replies to “Pourquoi y-a-t-il une rue de Belfort à Bordeaux ?

  1. Merci de nous rappeler la folie des pouvoirs, le peu de cas qu’ils font de la vie des hommes, les soulèvements populaires trahis.
    Merci de nous rappeler que les ennemis d’un jour ou d’un siècle peuvent devenir les amis et même les modèles du lendemain.

  2. Cher Bordographe ! Une petite question, peut-être un peu difficile. Pourquoi donc tant de noms liés à la monarchie pour les voies qui cernent le Monument aux Girondins, tout entier voué à la glorification de la République ? Citons pèle-mêle le cours Louis XVIII, le cours du XXX juillet, les allées de Chartres et d’Orléans, les rues de Condé, d’Enghien et Vauban… j’en oublie sans doute.

  3. Cher « captain zac, »

    Si je peux apporter un début de réponse à votre question, voici ce que je pourrais dire:

    L’Actuel urbanisme qui entoure la place des Quinconces résulte d’un projet mis en oeuvre sous la Restauration. Il succède à divers autres projets présentés depuis la fin du XVIIIe siècle pour démolir le château Trompette et ses glacis qui occupaient ces lieux, séparant la ville en deux et gênant considérablement les communications entre la vieille ville et les Chartrons.

    L’ urbanisme que nous pouvons voir en 2017 a été fixé aux environs de 1816, et fut achevé vers 1828. A l’époque, dans une ville plutôt de sensibilité monarchique et anti-bonapartiste (Bordeaux et l’économie régionale avaient beaucoup souffert de la Révolution et de l’Empire entre autre à cause du blocus continental), il fut décidé de baptiser la place « place de Louis XVI » en hommage au monarque guillotiné. Il y avait d’ailleurs en ce sens une certaine continuité et fidélité avec le principe originel de réaménagement du quartier, présenté dans les années 1780 par Victor Louis autour d’une extraordinaire « Place Ludovise » (c’est-à-dire Place de Louis XVI.)

    La place est donc à l’origine, dans son principe urbanistique, ce que l’on appelle une « place royale », telle qu’on en aménageait beaucoup en Europe depuis la Renaissance. Ce qui explique les noms des rues adjacentes, pratiquement toutes liées à des personnes proches de la famille royale: sachez que la rue Vauban était à l’origine baptisée « rue d’Artois », que l’actuelle rue Ferrère portait le nom de « Rue Madame Royale », que les Allées d’Orléans et de Chartres étaient les « Allées d’Angoulême » et les « Allées de Berry » etc. Le caractère « monarchique » du nom des rues du quartier était donc encore plus marqué autrefois qu’il ne l’est aujourd’hui.

    Quant au monument aux Girondins, il n’a rien à voir avec la conception originelle de la place. C’est une construction beaucoup plus tardive (extrême fin du XIXe) décidée non pas tant en hommage à la République qu’en hommage aux « Girondins » terme par lequel on désigne une sensibilité politique de la période révolutionnaire, décentralisatrice, hostile aux jacobins. Parmi les députés « girondins », les plus brillants orateurs étaient originaires de la région bordelaise, d’où le nom qui fut donné à leur groupe.

    Bien à vous,

    J. Le S.

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