Trompette, le château (presque) disparu

L’observation de Bordeaux sur la Carte générale de la France (1756-1815), par Cassini, réserve une surprise de taille au regardeur d’aujourd’hui : une gigantesque étoile, posée au bord de la Garonne en amont du quartier des Chartrons, étend profondément ses ramifications dans une ville en plein renouveau urbanistique. Un vestige de l’Ancien Régime qui, bien après sa destruction à la chute de l’Empire, hante encore l’inconscient collectif des Bordelais : le château Trompette.

Bordeaux sur la Carte générale de la France de Cassini. Source : Gallica/BnF

Bordeaux sur la Carte générale de la France de Cassini. Source : Gallica/BnF

Le château Trompette, c’est d’abord un nom. Un nom improbable dérivé du faubourg Tropeyte – appellation encore plus improbable – sur lequel l’édifice était implanté. Dans mon imaginaire de petite fille, c’était à coup sûr le repaire d’un hurluberlu patrouillant en robe de chambre sur son chemin de ronde au beau milieu de la nuit, sabre à la main. Mais pourquoi les adultes en évoquaient-ils encore le souvenir, alors qu’on le disait détruit depuis des lustres ? Il y avait plusieurs raisons à ce « devoir de mémoire » ; je ne l’ai compris que bien plus tard.

La « Bastille bordelaise » ?

Lorsque la Carte générale de la France fut achevée, en 1815, le château Trompette vivait ses derniers instants. Outre les dessins conservés aux archives et à la bibliothèque de Bordeaux, le témoignage de Johanna Schopenhauer [1] nous éclaire sur l’état du bâtiment au début du XIXe siècle.

Le château Trompette en 1816, peu avant sa destruction (dessin de Pierre Lacour). Source : bibliothèque de Bordeaux

Le château Trompette en 1816, dessin de Pierre Lacour. Source : bibliothèque municipale de Bordeaux

En 1804, il ne restait plus de cette « citadelle très ancienne construite dans un style presque encore mauresque » que « d’antiques tours » et de « sombres murailles crénelées » qui, aux yeux de Johanna, produisaient « un effet des plus pittoresques » en raison de « l’agitation confuse » des bateaux « plus intense » que partout ailleurs dans le port. Pourtant, la démolition de la forteresse avait été décidée en 1785. Elle fut achevée — mais en partie — seulement à la Restauration, époque où débuta l’aménagement de la vaste esplanade des Quinconces sur l’emplacement laissé vacant.

Herman van der Hem, le château Trompette

Herman van der Hem, le château Trompette. Source : Bibliothèque nationale d’Autriche

Sous l’Ancien Régime finissant, le château Trompette avait, en effet, perdu sa raison d’être. Révolues semblaient en ce temps les circonstances qui avaient présidé à sa construction sous Charles VII. Protéger le port de Bordeaux des flottes ennemies venues de l’Atlantique et, surtout, imposer l’autorité du roi de France aux Bordelais après la reconquête de la Guyenne sur les Anglais en 1453. De fait, la forteresse devint pour les Bordelais le symbole même de la perte ou de la restriction de leurs libertés communales. Leur rancœur d’être ainsi tenus en bride par le pouvoir central culmina une première fois en 1548, lors d’une révolte engendrée par les abus de la gabelle. Puis une seconde à l’époque de la Fronde. Et encore une troisième en 1675.

Afin de « réprimer les émotions soudaines d’une populace facile à prendre feu et à se mutiner » [2], Louis XIV fit agrandir le glacis de la citadelle. Agrandissement qui entraîna la destruction totale du couvent des Jacobins, fondé au XIVe siècle, et des ruines gallo-romaines des Piliers de Tutelle. La physionomie des allées de Tourny toutes proches s’en est également ressentie : pour mieux pouvoir tirer au canon sur la cité rebelle, l’état-major du château Trompette exigea que la hauteur des maisons bordant cette promenade plantée d’arbres fût limitée !

Les Pilliers de Tutelle, édifice gallo-romain à caractère religieux. Source : bibliothèque de Bordeaux

Les Pilliers de Tutelle, édifice gallo-romain à caractère religieux. Source : bibliothèque municipale de Bordeaux

À bien des égards, le château Trompette aurait donc pu devenir la Bastille bordelaise. Or comme le souligne l’historienne Anne-Marie Cocula, il s’est ouvert sans combat à la Révolution « pour tordre le cou à la rumeur qui en fai[sait] une boulangerie clandestine ou un arsenal où se fabriqu[aient] les cartouches et se répar[aient] les canons » [3]. Point de 14 Juillet à Bordeaux, dont les victimes de la Terreur furent guillotinées par centaines…

Un bijou de l’architecture militaire

Lors du séjour des Schopenhauer à Bordeaux, il ne restait pratiquement plus rien du fort de Charles VII puisqu’il fut rebâti après le soulèvement des Frondeurs bordelais en 1649. Dès la fin des troubles, en 1653, Mazarin en confia la reconstruction, mais sans agrandissement, à l’ingénieur Pierre de Conty d’Argencourt. Le château Trompette fut alors doté des bastions, demi-lunes et fossés que l’on observe sur sa maquette conservée au musée des Plans-Reliefs.

L’arrivée à la tête du chantier en 1664 de Louis Nicolas de Clerville, nouveau commissaire général des fortifications, marqua une étape importante dans la modernisation de la forteresse. Le doublement de sa superficie fut en effet décidé, ainsi que la mise en place d’un décor somptueux qui en fit « la plus belle construction militaire du règne de Louis XIV » selon Alexander March [5].

Les trois portes de la citadelle, au décor raffiné inspiré de l’architecture civile, traduisaient particulièrement la volonté de Nicolas Desjardins, l’ordonnateur du chantier, de réconcilier architecture militaire et ornementation. Un siècle après leur construction, elles continuaient de faire l’admiration des architectes : le Bordelais Louis Combes en a donné des relevés précis. La porte Royale présentait le décor le plus complexe : deux figures allégoriques, la Justice et la Force, encadrait un buste en calcaire de Louis XIV — seul élément conservé de cet ensemble, aujourd’hui au musée d’Aquitaine. Inattendue dans une citadelle bastionnée, la subtilité du décor du château Trompette, qu’Alexander March a étudié en détail, en faisait un véritable « bijou » selon l’architecte Claude Perrault.
Alarmé par le rapport de ce dernier, Colbert écrivit aussitôt au chevalier de Clerville pour se plaindre d’une initiative « fort contraire au bon sens » !

En finir avec le château Trompette

Promise à la destruction avant la Révolution, la forteresse devint un lieu de promenade prisé des Bordelais dès la fin du XVIIIe siècle. Mais Johanna Schopenhauer a noté qu’elle était encore utilisée comme caserne et dépôt de guerre. De plus, la persistance de cet imposant verrou défensif au début du XIXe siècle ne présentait plus que des inconvénients : il isolait notamment le faubourg des Chartrons, haut lieu du négoce du vin, du reste de la cité. Pendant plus de 350 ans, deux mondes s’étaient ainsi développés de part et d’autre du château Trompette ; deux mondes aux mentalités et aux habitudes différentes qui ne se rencontraient que ponctuellement.

La promenade du château Trompette, tableau de Joseph Vernet (1759, Paris, musée de la Marine)

La promenade du château Trompette, tableau de Joseph Vernet (1759, Paris, musée de la Marine)

En conclusion à sa remarquable Histoire de Bordeaux, Anne-Marie Cocula avance une proposition pour le moins audacieuse : dégager les restes enfouis du château Trompette, place des Quinconces, « afin de rappeler aux Bordelais et aux nombreux touristes que la présence des fondations de cette forteresse témoigne à elle seule des combats de Bordeaux pour ses libertés ». Un chantier qui ferait écho à La Liberté brisant ses fers, l’allégorie au sommet de la colonne des Girondins qui domine cette même place des Quinconces.

Notes

1. Johanna Schopenhauer et son fils Arthur, le célèbre philosophe, séjournèrent à Bordeaux en 1804, de février à avril. Le journal de bord qu’ils ont tenu chacun de leur côté constitue un témoignage exceptionnel et attachant sur la vie à Bordeaux à l’aube de l’époque napoléonienne. Pour en savoir plus, voir :
RUIZ (Alain), SCHOPENHAUER (Johanna et Arthur), Souvenirs d’un voyage à Bordeaux en 1804, éditions de la Presqu’île, Lormont, 1992.

2. Ces mots, datés du 20 avril 1680, sont de Vauban, commissaire général des fortifications sous Louis XIV. Par ses conseils avisés, il rassura le monarque quant à l’efficacité du château Trompette pour mater les révoltes des Bordelais. En revanche, il fit de la citadelle de Blaye, de Fort-Pâté et de Fort-Médoc les gardiens de l’estuaire de la Gironde, seuls capables selon lui de protéger Bordeaux des flottes ennemies venues de l’Atlantique.

3. COCULA (Anne-Marie), Histoire de Bordeaux, Le Pérégrinateur éditeur, Toulouse, 2010, p. 194.

4. MARCH (Alexander), « Le Château-Trompette de Bordeaux et son décor architectural », Bulletin monumental, tome 154 n°4, année 1996, pp. 317-327 (lire en ligne).

10 Comments

  1. C de Saint Hilaire

    22 juillet 2015 at 5 h 57 min

    Superbe article sur le Bordeaux ancien

    C est sur Gallica

    Amitiés
    Christian

    • Bonjour Christian, et merci pour votre commentaire. J’ai eu, en effet, le plaisir de constater que Gallica cite l’article dans sa lettre de juillet-août.

  2. Bonjour
    Une très belle découverte et… que je me suis permis de relayer sur le forum de Généalogie GEG- GenHiLib ( dont je suis membre ) et sur Facebook dans Généalogie Entraide Gironde
    Bien à vous
    Laurent

  3. Si vous avez quatre minutes pour visiter la maquette démontable du château, voir la petite vidéo en bas de page de ce lien…!
    http://www.museedesplansreliefs.culture.fr/le-musee/visite/aquitaine

    Captain Zac

    • Merci pour ce complément d’information, Captain Zac ! En effet, cette vidéo est très instructive malgré sa piètre qualité en plein écran.

  4. Bonjour. n’étant pas un inconditionnel du web Jai essayé de vous faire parvenir une photo de la démolition des bains des quinconces par l’intermédiaire de la messagerie de votre blog sans résultat…..cordialement P. RONNE

  5. Bonjour,

    Intéressée par le château Trompette, je découvre aujourd’hui votre site, très détaillé.
    Cependant, je n’ai pas trouvé de réponse à ma question : j’ai lu que cette forteresse avait été détruite en 1818, alors que je détiens un acte de décès de ma grand-mère le 12 septembre 1918 en ce lieu. Peut-être existe-t-il des traces sur l’existence éventuelle d’un vestige du château pendant la 1ère guerre mondiale ?
    Merci d’avance pour votre réponse

    • Bonjour,
      La solution la plus probable qui me vient à l’esprit est la rue du Château-Trompette. Elle est située à deux pas de la place des Quinconces, dont l’esplanade (bâtie sur les ruines du château Trompette) était déjà achevée en 1821. Peut-être cette petite rue est-elle le lieu de décès de votre grand-mère, près d’un siècle plus tard…
      Merci pour votre visite.

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