Rosa Bonheur
Femmes à Bordeaux

Pourquoi Rosa Bonheur était une badass

La mémoire de la peintre animalière Rosa Bonheur (1822-1899) est loin d’être entretenue avec ferveur à Bordeaux, sa ville natale. Hormis quelques œuvres exposées au musée des beaux-arts de la ville, il ne subsiste qu’une rue à son nom et une statue — noircie et endommagée — à son effigie au Jardin public. Le genre dans lequel elle choisit de faire carrière est lui-même tombé en désuétude, contrairement à l’un des courants picturaux les plus novateurs de l’époque : l’impressionnisme. Pourtant, Rosa Bonheur fut considérée comme la peintre animalière la plus célèbre de France, voire du monde. Une renommée qui constitua à la fois la cause et l’effet d’une liberté hors du commun.

Rosa Bonheur
Statue de Rosa Bonheur au Jardin public de Bordeaux. Photo : Jacques Zacharie

N.B. 〉 badass, nom commun (argot, États-Unis) : personne possédant certaines qualités à un degré hors normes

1. Une femme peintre qui vivait de son art

Rosa Bonheur figure parmi les femmes peintres les plus célèbres du XIXe siècle français ; pourtant, cette époque ne fut pas particulièrement propice au plein exercice de leur art, bien au contraire ! Si quelques femmes firent partie de l’Académie royale de peinture et de sculpture au XVIIIe siècle, telle Élisabeth Vigée Le Brun, les contemporaines de l’artiste bordelaise ne purent jouir que d’une seule liberté : exposer au Salon, la plus grande manifestation dédiée aux œuvres des artistes vivants. Mais comment parvenir à ce degré de reconnaissance alors que l’accès, en tant que femme, à une formation artistique de qualité relevait souvent d’une course d’obstacles ? En effet, l’École des beaux-arts de Paris n’ouvrit ses portes aux étudiantes qu’en 1897 — soit deux ans avant le décès de Rosa Bonheur.

Jusqu’alors, les femmes étaient formées dans les ateliers d’artistes masculins reconnus ou au sein d’académies privées ; néanmoins, elles y recevaient un enseignement réduit à des tarifs parfois exorbitants. Le programme des académies privées était calqué sur le système académique français, fondé sur la connaissance de l’anatomie humaine par l’étude du modèle vivant nu. Or les femmes furent exclues de cet apprentissage pendant une large part du XIXe siècle et, par extension, du prestigieux prix de Rome : quel danger pour les bonnes mœurs que laisser de jeunes demoiselles saisir avec exactitude les subtilités de la plastique masculine !

Abel de Pujol
Adrienne Grandpierre-Deverzy, L’Atelier féminin d’Abel de Pujol, 1822, Paris, musée Marmottan-Monet

Les apprenties artistes étaient donc souvent cantonnées à « la peinture de fleurs, de fruits, aux natures mortes, aux portraits et aux scènes de genre » d’après le témoignage d’une élève d’Ingres, Marie Bracquemond. Cependant, le dessin d’après modèle vivant fut rendu accessibles aux étudiantes de quelques académies privées de la capitale, comme l’académie Julian, dès les années 1870.

La pratique amateur du dessin et de l’aquarelle était encouragée dans le cadre d’une bonne éducation bourgeoise, mais les femmes (aisées) qui aspiraient à une carrière professionnelle étaient fréquemment accusées de délaisser leurs obligations d’épouses et de mères. Edma Morisot, la sœur de Berthe, dut abandonner la peinture après son mariage en 1869 — décision qu’elle regretta. Frère d’Édouard Manet et peintre lui-même, l’époux de Berthe, en revanche, soutint cette dernière dans son travail.

Rosa Bonheur fut formée par son père Raymond, professeur de dessin et peintre de paysage, qui la destinait à l’origine au métier de… couturière. Rosa refusa cette vie de labeur qui fut celle de sa mère ; Raymond finit par accéder à son désir : dessiner et peindre. D’emblée, il l’exhorta à « dépasser Mme Vigée Le Brun » qui était, tout comme Rosa, la fille d’un artiste. De sa volonté de devenir célèbre, elle n’en faisait pas mystère à sa sœur : « Je veux gagner beaucoup d’argent, car il n’y a qu’avec ça qu’on peut faire ce qu’on veut. » Riche et reconnue, elle le fut dans un genre guère pratiqué par ses consœurs : la peinture animalière. Ses Bœufs et taureaux, race du Cantal lui valurent en 1848 sa première médaille d’or au Salon, à l’âge de vingt-six ans. Le triomphe du Marché aux chevaux à Paris d’abord, au Salon de 1853, puis en Angleterre (où le marchand Ernest Gambart l’avait envoyé en tournée) assura aisance financière et reconnaissance critique à son autrice.

Rosa Bonheur
Rosa Bonheur, Le Marché aux chevaux, 1852-1855, New York, Metropolitan Museum of Art

Alors que les femmes artistes étaient surtout représentées dans les courants réalistes et impressionnistes (Berthe Morisot, Eva Gonzalès, Mary Cassatt…), Rosa Bonheur conféra ses lettres de noblesse à une peinture animalière taillée pour sa virtuosité technique. Cependant, son réalisme fut jugé excessif par Cézanne : « C’est horriblement ressemblant ! ». Un avis que ne partageait pas l’impératrice Eugénie : elle remit à Rosa la Légion d’honneur en 1865, faisant d’elle la première femme artiste à être ainsi distinguée. Libérée de la nécessité d’exposer au Salon en raison de son succès grandissant dans les pays anglo-saxons et germaniques, la peintre au 2 000 œuvres répertoriées ouvrit une voie audacieuse dans la France du XIXe siècle — un des derniers pays d’Europe occidentale à garantir aux femmes l’accès à une formation artistique académique.

2. Une femme rendue libre par son éducation

Si Rosa Bonheur était aussi attachée à la liberté que lui procurait l’argent qu’elle gagnait par elle-même, c’est qu’elle fut contrainte de vivre humblement durant une partie de sa jeunesse. Née à Bordeaux en 1822, elle y passa les sept premières années de sa vie avant de suivre ses parents à Paris. Ce déménagement marqua le début d’un existence misérable : Raymond, le père de Rosa, parvenant difficilement à trouver des élèves, son épouse Sophie subvint aux besoins du foyer en tant que professeur de piano et couturière. En outre, Raymond ne tarda pas à quitter sa famille afin d’intégrer la communauté des saint-simoniens de la rue de Ménilmontant — où il mena une existence quasi monacale placée sous le signe du célibat et de la chasteté.

Raymond Bonheur
Nélie Jacquemart, Portrait de Raymond Bonheur, Bordeaux, musée des beaux-arts

Rosa n’avait que douze ans lorsque survint le décès de sa mère et l’éclatement de la fratrie : Auguste et Isidore furent envoyés en pension, Juliette placée en nourrice à Bordeaux, tandis que Rosa resta seule avec son père pendant quelques années. Cette cohabitation, complexe et conflictuelle, la marqua durablement dans la mesure où elle fut élevée dans l’idéal de l’émancipation de la femme prôné par le saint-simonisme. Néanmoins, Raymond reprochait souvent à sa fille ses « allures garçonnières » ainsi que son « indépendance d’esprit et de caractère », une liberté précoce que Rosa défendit jusqu’à la fin de ses jours.

Fascinée par l’émancipation des Américaines, Rosa était scandalisée par la condition féminine en Europe ; consciente que son métier lui procurait un statut exceptionnel, elle approuvait la participation des femmes artistes au prix de Rome. Toutefois, la peintre animalière rejetait la nécessité d’espaces d’expression spécifiques aux femmes, considérant ces dernières non seulement capables d’égaler les hommes, mais parfois de les dépasser. Ces occasions de se confronter aux hommes dans le champ de la peinture, elle les refusa souvent pour elle-même. D’une part parce que son aisance financière ne reposait pas tant sur ses succès au Salon que sur le travail de ses marchands à Paris, en Angleterre et aux États-Unis ; d’autre part, Rosa était encline à se draper dans son orgueil lorsque la critique française éreintait ses toiles. Ainsi, en 1899, elle retira son tableau du Salon — où elle n’avait pas exposé depuis quarante-cinq ans — en raison d’une allusion à son âge…

Elle se tint également à l’écart des hommes dans sa vie affective et garda intacte une profonde aversion pour le mariage. Institution qui aurait brimé sa liberté par la soumission de la femme à son époux, notamment en raison de l’incontournable devoir conjugal. Effectivement, Rosa Bonheur prétendait être restée « pure », car elle n’eut jamais « ni amants ni enfants ». En revanche, elle partagea sa vie avec deux femmes : Nathalie Micas (jusqu’au décès de celle-ci, en 1889) et Anna Klumpke (à partir de 1898). Peintre américaine formée à l’académie Julian, Anna séjourna chez Rosa, au château de By, dans l’intention première de réaliser son portrait.

Rosa Bonheur
Anna Klumpke, Portrait de Rosa Bonheur, 1898, New York, Metropolitan Museum of Art

Rosa vivait alors seule depuis la disparition de Nathalie, près de dix ans auparavant. Sous l’impulsion d’Anna, elle sortit de sa claustration en exposant de nouveau au Salon (avec l’insuccès que l’on sait) ou en travaillant à l’achèvement de la Foulaison du blé en Camargue. Durant dix-huit mois, l’artiste américaine s’employa également à recueillir les confidences de son modèle, base d’une biographie parue en 1908. Entre-temps Rosa multiplia les déclarations ambiguës à sa jeune consœur, qui se vit proposer « le mariage divin de [leurs] deux âmes » : « Je vous aime, Anna, au point que je prie Dieu que nous ne nous quittions jamais, pas même dans la tombe. » En raison de la répugnance proclamée de Rosa pour le commerce charnel, difficile d’établir avec certitude la nature des relations qu’elle entretenait avec Nathalie puis avec Anna. La question de son homosexualité suscite encore des divergences parmi les biographes et autres spécialistes de Rosa Bonheur.

Ni épouse ni mère, mais peintre reconnue et accomplie ; avide de rivaliser avec ses homologues masculins, mais désertant le Salon pour une critique vacharde… La vie de Rosa fut pétrie de paradoxes. Une marche sur le fil que traduisait son apparence, en partie façonnée par Nathalie : gilet et jupe ample pour les sorties officielles, blouse et pantalon le reste du temps (peindre dans son atelier, monter à cheval, voyager, flâner dans les rues de Nice…). À l’instar de George Sand, Rosa Bonheur dut obtenir une « permission de travestissement » afin de porter le pantalon — alors réservé aux hommes — qui lui permettait de travailler au plus près des sujets de ses tableaux.

Une exception qu’elle ne souhaitait pas voir s’étendre, car elle blâmait « les femmes qui renoncent à leur vêtement habituel dans leur désir de se faire passer pour des hommes ». Tout comme la femme de lettres après sa rupture avec Alfred de Musset, Rosa portait les cheveux courts. Une décision qui n’était pas de son fait, prise après la mort de sa mère : « On commença à me tondre ; qui donc aurait pris soin de mes boucles ? » Ses élèves tentent-elles de l’imiter que le jugement de Rosa tombe comme un couperet : « J’ai bien envie de vous planter là et de ne revenir que lorsque vos tresses auront repoussé. »

3. Elle avait une ménagerie

Le verbe « tondre » renvoie à quelques-uns de ses modèles, les moutons, dont elle se sentait vraisemblablement plus proche que les humains. Ses premiers contacts avec les animaux remontent à l’enfance, lors des séjours passés dans la demeure de son grand-père maternel à Quinsac (Gironde). Elle perdit cette proximité en suivant sa famille à Paris avant de constituer son propre royaume animalier au château de By, à la lisière de la forêt de Fontainebleau, qu’elle acquit en 1859.

Rosa Bonheur
Le château de By à Thomery, en Seine-et-Marne

Vaches, moutons, lapins, chevaux, mouflons, biches, isards, sangliers… : le domaine abrita jusqu’à une quarantaine d’animaux en liberté totale ou partielle, dont un couple de lions (Néron et Fatma) et un cerf (prénommé Jacques). Le prince impérial lui-même aurait visité cette « ménagerie » à plusieurs reprises en 1864. Rosa Bonheur ne commença à peindre des lions et des tigres que dans les années 1870, notamment à partir d’études réalisées au Jardin des plantes, en réaction au désastre de la guerre franco-prussienne : l’heure n’était plus à l’observation des animaux pacifiques, comme l’a montré Auguste Bartholdi avec son Lion de Belfort. Une familiarité avec des créatures sauvages qui ne l’empêchait nullement de les abattre froidement si nécessaire, tel ledit Jacques.

Rosa Bonheur
George Achille-Fould, Rosa Bonheur dans son atelier, 1893, Bordeaux, musée des beaux-arts

Ce tableau de George Achille-Fould représente l’artiste au travail dans l’atelier qu’elle avait fait aménager à By : outre les animaux naturalisés et les peaux de bêtes, on aperçoit à gauche un détail de la grande toile conservée au musée des beaux-arts de Bordeaux : la Foulaison du blé en Camargue. Bien qu’inachevée, cette œuvre traduit avec une rare puissance l’impétuosité et la beauté de ces chevaux à demi-sauvages que les paysans camarguais employaient pour fouler le blé.

Rosa Bonheur
Rosa Bonheur, La Foulaison du blé en Camargue, 1864-1899, Bordeaux, musée des beaux-arts

Dans un art animalier dominé en sculpture par Antoine Louis Barye, Rosa Bonheur livra de véritables portraits d’animaux — tantôt paisibles, tantôt fougueux ou pris dans la violence de l’effort. Le classicisme de sa facture sut séduire une large clientèle, déjà nostalgique d’une ruralité tranquille et travailleuse menacée par la révolution industrielle.

Pour en savoir plus

Rosa Bonheur est l’une des femmes dont il est question dans ma visite du Bordeaux des femmes, proposée sur le site Paris ZigZag.

DUSSEAU (Joëlle), « Rosa Bonheur, l’insolence » in Portraits de dames. Dix femmes d’Aquitaine, Bordeaux, éd. Sud Ouest, 2000
Rosa Bonheur, peintre animalière ambitieuse et femme à facettes : podcast de France Culture

Mise à jour du 27 avril 2018 : les deux ailes principales de l’université Bordeaux Montaigne porteront respectivement les noms de Flora Tristan et de Rosa Bonheur à partir de 2019.

Historienne de l’art. Je publie sur ce blog des articles consacrés au patrimoine, à l’actualité culturelle et aux histoires insolites de Bordeaux.

Un commentaire

Laisser un commentaire