L’architecte d’intérieur et designer Andrée Putman a signé pour le Centre d’arts plastiques contemporains (CAPC) de Bordeaux un mobilier d’une cohérence stylistique remarquable. Fondé sur un langage architectural propre à révéler la structure hors normes de l’ancien entrepôt Lainé, le travail d’Andrée Putman destiné à l’un des premiers musées d’art contemporain en France fait toujours figure de modèle. Le CAPC lui rend hommage jusqu’au 10 janvier 2016 dans une exposition au titre poétique : « L’éternel dans l’instant ».

L’entrepôt réel des denrées coloniales, plus connu sous le nom d'entrepôt Lainé. Source : Gallica/BnF
L’entrepôt réel des denrées coloniales, plus connu sous le nom d’entrepôt Lainé. Source : Gallica/BnF

« Bordeaux sucre l’Europe »

« Au XVIIIe siècle, Bordeaux est devenu l’un des ports les plus actifs du monde occidental et le premier port français », rappelle François Guillemeteaud, auteur d’un ouvrage consacré à l’entrepôt. L’importation de denrées coloniales (sucre, café, cacao, indigo…) produites aux Antilles par des esclaves déportés d’Afrique constitue une part considérable de son activité. Dans les années 1750, un millier de familles bordelaises vivent plus que confortablement du négoce colonial, en particulier du commerce avec l’île antillaise de Saint-Domingue. « Bordeaux sucre l’Europe », dit-on alors.

Mais après la Révolution, c’en est fini de l’âge d’or. L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, en 1791, inaugure une longue et meurtrière guerre d’émancipation qui se solde pour la France par la perte de sa plus lucrative possession. L’Angleterre s’empare des autres îles antillaises et instaure un blocus qui réduit à néant le trafic du port de Bordeaux. Ce dernier doit son salut à une nouvelle génération d’entrepreneurs bordelais, véritables artisans du redressement économique et de la modernisation de Bordeaux sous la Restauration.

La construction d’un entrepôt commun aux négociants bordelais de denrées coloniales s’inscrit dans ce contexte de rationalisation économique. La chambre de commerce de Bordeaux acquiert un terrain face à la Garonne afin d’y bâtir un lieu de stockage appelé à remplacer les centaines d’entrepôts privés dispersés le long du fleuve. Depuis Paris, le Bordelais Joseph Louis Joachim Lainé, ministre de l’Intérieur sous Louis XVIII, encourage les projets d’association de capitaux engagés par l’homme d’affaires Pierre Balguerie-Stuttenberg.
Le choix de l’architecte se porte sur l’ingénieur des Ponts et Chaussées Claude Deschamps (1765-1843), déjà sollicité quelques années auparavant pour la construction du pont de pierre.

L’entrepôt est achevé en 1824 après seulement vingt et un mois de travaux, prêt à abriter sous douane les produits coloniaux avant leur réacheminement en Europe du Nord par les négociants bordelais.

Du bâtiment industriel au musée d’art contemporain

L’architecture mise au point par Deschamps, assisté de l’ingénieur Jean-Baptiste Billaudel, s’appuie sur une stricte géométrie parfaitement appropriée à l’usage du lieu. Le plan rectangulaire est défini à partir d’un module de base, un carré de 6,5 m de côté, répété en diverses proportions.

À l’extérieur, l’austérité des façades latérales n’est troublée que par la diversité des matériaux (moellons, brique rouge, pierre de taille), la taille décroissante des fenêtres cintrées et les merlons soutenant la corniche. Face au fleuve, la façade principale — malheureusement dissimulée par la bourse maritime — est percée de trois arcs gigantesques ouvrant sur un porche voûté d’arêtes.

Rien ne prépare le visiteur à découvrir, à l’intérieur, une double nef d’une solidité majestueuse. Aucun décor n’en dissimule la structure : arcs en plein cintre en briquettes d’argile claire ou en pierre de Bourg-sur-Gironde, charpentes en pin d’Oregon brun rouge. L’architecture est entièrement vouée à la fonction utilitaire du bâtiment, qui n’exclue ni l’harmonie ni les citations historiques. En effet, l’entrepôt tient à la fois de la basilique par sa hiérarchie verticale et du caravansérail turco-persan par l’organisation de l’espace. Deschamps associe ces modèles au vocabulaire de l’architecture romaine en insérant un triple bandeau de briquettes dans l’appareillage de chaque mur, allusion aux ruines romaines du palais Gallien à Bordeaux.

La double nef centrale est flanquée de bas-côtés et surmontée d’une coursive. Trois niveaux de magasins sont desservis par des escaliers voûtés en berceau disposés aux quatre coins de la nef. Les sacs, ballots et autres caisses de denrées y étaient montés à dos d’homme par les « rouleurs », les manutentionnaires de l’entrepôt. On peine à imaginer que le bâtiment pouvait abriter jusqu’à 15 000 tonnes de marchandises dans des conditions constantes de température. Et les effluves ! Le rhum côtoyait la morue ; la vanille, le poivre ; le musc, le patchouli.

Après la Première Guerre mondiale, le port de Bordeaux, toujours actif mais en perte de vitesse, se diversifie et s’industrialise. L’entrepôt Lainé est peu à peu supplanté par des hangars de grande capacité construits sur les quais de la Garonne.

Les quais de Bordeaux en 1916. Source : Gallica/BnF
Les quais de Bordeaux en 1916. Source : Gallica/BnF

Désaffecté dans les années 1960, puis mis en vente par la chambre de commerce en 1971, il est finalement sauvé grâce à la mobilisation de personnalités du quartier, dont Nicole Schÿler et Anne Claverie. L’édifice est même inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en janvier 1973 et acquis par la Ville en juillet la même année pour être reconverti en centre culturel. Le Centre d’arts plastiques contemporains, association fondée par Jean-Louis Froment, s’y installe dès 1974, avant même que le réaménagement soit entamé !

Entrepôt Lainé, le magasin des vanilles coloniales vers 1978
Entrepôt Lainé, le magasin des vanilles coloniales vers 1978

Il est mené en trois campagnes de 1979 à 1990 par deux architectes spécialisés dans la réhabilitation d’édifices utilitaires, Denis Valode et Jean Pistre, sous la direction de Michel Joanne, architecte en chef de la ville de Bordeaux. Jean-Louis Froment propose à Andrée Putman (1925-2013), architecte d’intérieur et designer de renommée mondiale, de prendre en charge l’aménagement intérieur en 1983.

Le langage architectural d’Andrée Putman

Deux principes guident le projet de réaménagement, à l’époque sans précédent en France : le respect de l’intégrité du bâtiment et la réversibilité des interventions. Froment et Putman travaillent donc à rendre le futur décor aussi discret que possible, condition nécessaire à la mise en valeur des œuvres d’art, à partir d’un langage commun.

« Juxtaposition d’architecture ; austérité, nudité ». Andrée Putman, qui se méfie « des grands excès de la surenchère », souhaite conserver les murs en pierres naturelles. En plein accord avec Valode et Pistre, l’emploi de matériaux nouveaux se limite au stuc et au béton brut, juste ciré, pour le sol.

« Musée nomade : on replie les murs, on roule les tapis ». Andrée Putman propose de créer des cimaises toutes de même épaisseur, amovibles selon les besoins des artistes.

« Ombre et lumière ». La designer travaille également sur l’éclairage : les lampadaires disposés sur la coursive diffusent une lumière tamisée qui souligne la structure architecturale.

« Gris et blanc ». Elle fait du gris le « fil rouge » du nouveau mobilier, qui contraste avec les murs de pierre apparente tout en les mettant en valeur.

Dans une lettre adressée à María Inés Rodriguez, actuelle directrice du CAPC, Jean-Louis Froment dévoile la source des principes esthétiques d’Andrée Putman : « Elle a rêvé aux espaces qui ont promené l’imaginaire de son enfance en Bourgogne, cette abbaye de Fontenay où la pierre crue et les voûtes en plein cintre évoquaient le lieu que je lui avais confié : rythme cistercien des bureaux sous les voûtes, image décalée de la salle des chapitres de Fontenay… »

L’attachement d’Andrée Putman au caractère intemporel de l’ancien entrepôt la conduit à créer un mobilier aux surfaces lisses et aux lignes rigoureuses, dont 80 % des pièces sont toujours utilisés. De 1983 à 1990, elle conçoit plus de 1 000 créations originales (bureaux, consoles, tables, bibliothèques, paravents…) aussi bien pour les espaces ouverts au public que pour les zones privatives. Cet ensemble — presque exclusivement composé de pièces uniques — est complété par des rééditions spécifiques, telles que les chaises et les fauteuils de Robert Mallet-Stevens.

Par la grâce de ses formes épurées, ma préférence va au banc Éléphant, aussi élégant que confortable. Car l’aversion d’Andrée Putman pour le « luxe pompeux » n’est pas une posture : tables à plateaux inclinables, bibliothèques avec pupitres amovibles témoignent d’une sincère prise en compte de l’ergonomie et de la fonctionnalité. Fuyant les effets décoratifs, la designer s’intéresse « à l’essentiel, à la charpente, à la colonne vertébrale des choses ». Le chantier qu’elle a mené au CAPC, l’un des plus aboutis de sa carrière, incarne en cela la définition de la modernité selon Charles Baudelaire : « l’éternel dans l’instant ».

Pour en savoir plus

L’éternel dans l’instant, Andrée Putman au CAPC : exposition jusqu’au 10 janvier 2016 au CAPC – musée d’art contemporain de Bordeaux. La lettre de Jean-Louis Froment à María Inés Rodriguez est reproduite dans la publication qui accompagne cette exposition (en vente à la boutique du musée).

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